Une lecture de Le lobby sioniste des deux côtés de l’Atlantique, par Ilan Pappé, éd. Ethos, 780 p.
Ilan Pappé nous gratifie d’un nouvel ouvrage colossal : Le lobby sioniste des deux côtés de l’Atlantique, dans une traduction française très agréable à lire, aux éditions Ethos (35 euros). La préface de Youssef Hindi constitue un chapitre de plus du livre, et de ses recherches personnelles, sur l’archéologie du sionisme tel que nous le subissons, médusés de découvrir ses arcanes très bien cachées et très anciennes .
L’ouvrage d’Ilan Pappé a été bouclé juste avant le 7 octobre 2023 ; depuis lors, le lobby s’est déchaîné, renonçant de fait à réfuter ceux qui dénoncent ses chantages, ses menaces et ses arguties habituelles pour défendre l’occupation frauduleuse et meurtrière de la Palestine. Nous sommes censés comme les Palestiniens attendre d’écrasants châtiments pour des crimes que nous n’avons pas commis, et nous laisser intimider docilement. Mais la répression mortelle ne vient pas à bout de la résistance des êtres libres.
Dans les pays occidentaux, la répression est censée ne s’abattre que contre les « antisémites », concept très élastique, jamais défini sérieusement par la moindre autorité spirituelle. Comme si la corruption pouvait tout obtenir. Le monde des riches et puissants se diviserait-il en lubrificateurs et lubrifiés, tous unis contre la conscience et les droits des peuples à choisir leurs gouvernements et leur destin ? Cela n’a pas de sens, pas d’avenir, et selon Ilan Pappé, les lobbystes en sont parfaitement conscients. C’est leur talon d’Achille.
Les vidéos, les pressions des journalistes les plus courageux des pays les plus divers, les statistiques des ONG s’enchaînent et se complètent depuis deux ans sur un mode unique : nous voyons tous qu’il n’y a pas de projet israélien, au-delà des carnages et des destructions. Un seul objectif pour Netanyahou et les autres mafieux au pouvoir: garder le pouvoir le plus longtemps possible ; Bill Clinton l’a dit publiquement, c’est la seule explication à la férocité de Netanyahou, contre les Palestiniens de Gaza, et dans la région tout autour, aussi loin que possible. Toutes ses entreprises échouent, même s’il multiplie les assassinats ciblés et les cruautés. Mais il n’a pas de carte de rechange.
Ilan Pappé arrive à la conclusion que c’est tout le lobby sioniste qui est dans la même impasse, le même défaut de moralité, de cohérence logique, et de pensée stratégique. Et tout cela, au détriment non seulement des Palestiniens, mais aussi des Israéliens, et de l’Etat occupant en lequel ils ont fait semblant de croire, depuis bientôt 80 ans. Nul doute que le dit lobby soit prêt à sacrifier les colons les plus modestes, voire honnêtes, dans son ambition de monter un projet délocalisé moins exposé à la fureur arabe, et à la solidarité naturelle envers les Palestiniens : certains se sauveront dans des pays riches, pacifiques et lointains, mais la piétaille sera abandonnée à son sort, comme chaque fois.
Comme Youssef Hindi, Ilan Pappé insiste sur la diversité des écoles de pensées sionistes, juive, protestante, ou autres, leurs heurts, leurs rivalités et leur évolution, au Royaume uni et en Amérique. Au final, l’auteur nous propose la résolution de l’énigme posée au début du livre : « Pourquoi cet Etat juif éprouve-t-il encore et toujours le besoin de faire reconnaître sa légitimité par l’Occident ? En d’autres termes, pourquoi les élites israéliennes pensent-elles encore que la légitimité de leur Etat est sujette à débat en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis -malgré les contrats d’armement, l’aide économique et un soutien diplomatique inconditionnel ? » (p. 33) Réponse : « Les défenseurs d’Israël sont constamment assaillis par des doutes sur la légitimité de l‘Etat, ce qui alimente la campagne visant à justifier un projet, puis un Etat, qui n’a pu être fondé et maintenu que par l’oppression d’une autre nation. Ils réagissent vivement aux critiques d’Israël parce qu’ils savent que ces critiques sont fondées, et ils ne peuvent le nier ». (p 698)
Mais ce n’est pas la résistance palestinienne, acharnée depuis avant que l’ONU entérine la création de l’Etat « le plus voyou de la planète », qui est maintenant en train de fragiliser le lobby : c’est plutôt le revirement d’opinion dans les pays occidentaux ; ainsi la campagne BDS a pris un essor exceptionnel en Grande-Bretagne, depuis sa création en 2005 : « On atteint un véritable ironie historique : le berceau du lobby sioniste moderne est devenu, un siècle plus tard, le foyer d’un mouvement mondial de solidarité avec la Palestine » (p. 717) Cela s’explique par l’indignation populaire et universitaire contre « le fait que la Grande-Bretagne n’ait jamais présenté d’excuses pour son rôle dans la création de plus de cinq millions de réfugiés palestiniens ». L’auteur salue les combats des syndicats : ouvriers, enseignants, étudiants. Ce sont eux qui ont mené la bataille contre Adidas, Ahava (cosmétiques), Veolia, désormais chassé des offres publiques de nombreuses villes anglaises, G4S (géant de la sécurité privée), et leurs clients, sans compter SodaStream et Eden Springs, qui se sont retirés de la Cisjordanie. Cependant, pour ce qui est des ventes d’armes aux génocidaires, les marchands de mort s’en sortent en montant les différentes autorités les unes contre les autres. Les attaques judiciaires relèvent du harcèlement et de la sophistique « préventive », mais sont souvent gagnées par les militants pour le droit, la justice et la vérité, dans le cadre de la protection des Palestiniens, d’une endurance à la hauteur des résistants contre l’apartheid en Afrique du Sud. L’instrumentalisation tous azimuts de l’antisémitisme comme anathème pouvant réduire au silence n’importe quelle personnalité ne tient pas face à l’illégitimité de l’Etat d’Israël.
Dans les ironies de l’histoire, ou de la Providence, tout le monde a remarqué que si les fous dangereux qui entourent Netanyahou menacent de décapiter, de ruiner et de démembrer l’Iran, puis la planète, quitte à disparaître sous l’effondrement des « colonnes du temple », constituées par leur aptitude à tromper, à menacer, à assassiner lâchement les héros, même sans atteindre leur but, ils avancent résolument vers le suicide collectif.
L’option Samson a été mise en œuvre plusieurs fois dans l’histoire juive, et le résultat a toujours été catastrophique pour les juifs les plus modestes et honnêtes au premier rang. Mais les moyens de communication universels ne permettent plus à des élites sanguinaires de mener si facilement leurs ouailles à l’abattoir, au moyen du mensonge échevelé. Les Israéliens quittent le navire, le ciment idéologique ne tient plus rien, et c’est tout le projet d’Etat juif qui se délite, à tous ses étages économiques, psychologiques et spirituels.
Comme après toute guerre de décolonisation, la Terre sainte retrouvera sa vocation à accueillir des gens d’origines variées dans un nouveau rapport de forces, une fois terrassés les monstres que le lobby soutient à grand peine, comme la corde soutient le pendu ; cela suppose la reconstruction de la Grande Syrie, d’un vaste espace naturel et politique commun avec une redéfinition des rôles de ceux qui accepteront de jouer le jeu de l’égalité et de la légalité. En tout cas, pour commencer, comme en Afrique du Sud, quelles que soient les limites géographiques envisageables, dans une structure où la voix et les droits de la majorité autochtone soient respectés, comme le socle d’une nation vivante et saine.
Le livre de l’universitaire israélien Ilan Pappé est bienvenu. Avec Schlomo Sand, Israël Shamir et Gilad Atzmon, les voix les plus fortes pendant ces vingt-cinq dernières années, dans le combat des Israéliens contre les usurpations au nom du sionisme, Ilan Pappé est en train de faire basculer les universités occidentales et les journalistes du bon côté, dans leur intérêt, car qui souhaiterait laisser dans l’histoire le seul souvenir de la veulerie, sans autre horizon que celui de la carrière et des prébendes ?
