Cauchemars, pronostics, angoisses et foi.

José Martí était sujet aux visions grandioses. Elles naissaient de ses tourments intimes, et lui-même les rattachait toujours au destin de son pays. On a ici une extraordinaire anticipation du règne du mensonge médiatique, de la terreur infligée jusqu’à notre inconscient au moyen d’images laides et malsaines, avec deux trouvailles centrales : l’âme, ou la conscience, vue comme un portier qui dort, et le pavot hypnotique et parfumé qui le parasite et l’engourdit. Comment rattacher cette vision au moment tragique que vivent les Cubains en ce moment ? Différentes discours mensongers, différentes menaces féroces, pèsent sur eux, plusieurs oligarchies pressées de les dévorer, les triturent déjà par différentes tortures. A noter que Martí, qui était un combattant, ne distingue pas deux camps s’affrontant pour s’emparer de leur proie. Les Cubains d’aujourd’hui encore plus que jadis se réfugient dans les leurres qu’on brandit sous leur nez, pour moins souffrir. On cherche à les assommer avec des promesses de plaisirs, parce que la faim les tenaille, mais ils savent aussi cultiver leurs propres rêves de grandeur, indispensables surtout quand on est emprisonné. Les Cubains ont une histoire riche en batailles, et ils la connaissent. Ils ont des héros, et des hommes complets, comme José Martí, qui considérait Victor Hugo comme son père, mais qui l’a surpassé, en intensité poétique, en foi dans sa patrie, en sens du sacrifice*. Cuba, « la clé du Nouveau Monde », continuera de briller.

« Mais là-bas, dans un recoin du cœur, dort comme un portier somnolent le besoin de grandeur. Pour donner au champagne son parfum, la renommée affirme que l’on instille, par un procédé secret, trois gouttes d’une mystérieuse liqueur dans chaque bouteille. De même, le besoin de grandeur, comme ces trois gouttes exquises, se trouve au fond de l’âme.

Il dort comme si jamais il ne devait se réveiller, oh ! comme il dort ! Il y a des âmes en qui le portier ne se réveille jamais ! Elle a le sommeil lourd, l’âme humaine, en matière de grandeur, surtout à notre époque.

Mille gnomes à l’allure répugnante, mains d’araignée, ventre enflé, bouche enflammée à double rangée de dents, yeux ronds et libidineux, sont là constamment à tourner autour du portier endormi, et ils lui versent dans les oreilles des sucs de pavot, et ils les lui font respirer, et ils lui en pommadent les tempes, et ils lui en humectent les paumes avec des pinceaux très délicats, et les voilà qui s’accroupissent sur ses genoux, et s’assoient sur le dossier de son fauteuil en jetant des regards hostiles en tous sens, pour que personne ne vienne réveiller le portier : oh ! comme elle dort, la grandeur, dans l’âme humaine !

Mais quand elle s’éveille et qu’elle ouvre les bras, au premier geste elle met en fuite la bande de gnomes aux gros ventres. Et l’âme alors s’efforce d’être noble, honteuse de ne pas l’avoir été pendant si longtemps.

Seulement voilà, les gnomes sont tapis derrière les portes, et lorsque la faim revient les titiller, parce qu’ils se sont juré de le dévorer petit à petit, le portier, ils recommencent à laisser échapper l’arôme des pavots qui, tels des voiles épais, troublent le regard et obscurcissent le front du portier vaincu ; et à peine a-t-il mis les gnomes en fuite, que déjà les voilà qui reviennent en pagaille, et se laissent glisser le long des fenêtres, et tomber par l’embrasure des portes, et ils surgissent entre les dalles disjointes du sol, ouvrant leurs grandes bouches dans un éclat de rire muet ; ils grimpent avec agilité à ses jambes, à ses bras, l’un se redresse sur son épaule, l’autre s’assoit sur son bras et tous ils agitent en l’air, avec le bruit d’un rat qui ronge, les pavots.

C’est ainsi qu’elle dort, l’âme humaine. »

Lucía Jerez, roman de José Martí (Cuba) paru en feuilleton dans El Latino-americano à New York en 1885 sous le titre Amistad funesta. Traduction française par Maria Poumier pour les éditions Patino, Genève, 2003 ; extrait p. 124-125.

* José Martî (1853-1895), dont les parents étaient valencien et canarienne, mourut au combat après avoir réussi à déclencher la guerre d’indépendance contre l’Espagne en 1895. Il estimait indispensable cette étape, pour aguerrir les Cubains, avant d’entrer en guerre contre les Etats-Unis, dont il perçut parfaitement les tendances monstrueuses, y résidant plusieurs années après avoir été banni de Cuba, et avoir séjourné en Espagne, au Mexique, au Venezuela et au Guatemala. Il a laissé une oeuvre écrite monumentale, à la fois journalistique, critique, spirituelle, et poétique.

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